« Je me souviens »
- devise du Québec

« Ils avaient de la mémoire, mais une imagination insuffisante »
- Albert Camus, La Peste

Il y a quelques mois, j’avais une discussion au resto avec une amie concernant l’état du fait français au Québec. Dans la foulée de la Charte de la Laïcité, des accommodements raisonnables, de la diminution des naissances, de l’immigration en générale, il est excessivement délicat de s’inquiéter de sa propre langue sans paraître xénophobe, voire carrément raciste. Comme si la fierté -et l’inquiétude- de sa culture ne pouvait se faire conjointement à la découverte et à l’acceptation de l’autre. Comme si il fallait soit s’ouvrir à autrui, soit se refermer sur soi-même, sans zone grise possible.

Pourtant ce comportement, cette inquiétude, sont documentés:

« La culture et la langue ne se transmettent plus lorsqu’on compte 19 décès pour une seule naissance et que 55 % de la population a plus de 60 ans. [C'est] à partir du moment où, biologiquement, un pays ou un État s’effondre qu’il éprouve en même temps le besoin de s’affirmer par compensation. »
- Jacques Leclerc, L’aménagement linguistique dans le monde

La réaction n’est donc pas nécessairement celle de rustres égoïstes et arriérés mais celle, naturelle, d’un peuple en constant déficit démographique.

La discussion avait ce ton mi-revendicateur, mi-pessimiste de gens qui, non seulement voient leur verre d’eau à moitié vide, mais constatent que celui-ci ne leur appartient peut-être déjà plus.


Le déclin de la culture et le recul du français au Québec est une chose bien réelle, vérifiable. On dit aussi que la jalousie est le lot des gens insécures. Comment demeurer serein et confiant dans ce contexte tout en constatant la lente agonie de ses repères culturels et linguistiques: les séries américaines, la bouffe asiatique, la musique anglaise et mêmes les jeunes francophones de naissance qui, go figure, discutent en anglais entre eux question de faire hype.

Pendant ce repas, donc, nous nous demandions combien d’années encore avant que notre langue disparaisse pour de bon. Un peu innocemment, j’avais avancé la théorie suivante: le français cessera de reculer au moment où ses repères fondamentaux seront ébranlés. Exemple: personne ne commandera sa poutine en anglais.

Je crois que j’ai encore en partie raison – mais aussi tort. Parce que ce n’est pas là qu’il faut regarder. Et c’est en lisant la semaine passée la citation (en introduction ci-haut) de La Peste, de Camus -une phrase tout à fait hors-propos- que la révélation m’est arrivée.

« En somme, à ce moment-là ils avaient de la mémoire, mais une imagination insuffisante. Au deuxième stade de la peste, ils perdirent aussi la mémoire. Non qu’ils eussent oublié ce visage, mais ce qui revient au même, il avait perdu sa chair, ils ne l’apercevaient plus à l’intérieur d’eux-mêmes. »

Le Québec a beau « se souvenir » sur ses plaques d’immatriculation, la mémoire, c’est le passé. L’imagination, c’est le futur. Et l’imagination qui se concrétise passe forcément par la créativité. Imaginer, c’est se prolonger dans l’avenir, c’est l’inventer.

Encore faut-il le vouloir. Le goût de la poutine.

Aujourd’hui, je crois que le français reculera même par-delà le fait de commander sa poutine en anglais, tout simplement parce que les gens se lasseront tout bonnement des tourtières, de la Bottine Souriante et des Plouffe, la tête remplie de l’imagination des autres.

Commander son shish-taouk ou ses suhsis en anglais… Why not: what’s wrong?

C’est en somme, me dis-je, la lecture en suspend, à qui inventera le prochain fromage en grain.

De retour à Camus, donc. À peine quelques phrases plus loin, pas encore remis du choc, le narrateur poursuivait avec ceci:

[...] l’habitude du désespoir est pire que le désespoir lui-même.

Ouch. C’est comme si on m’avait montré le cliché instantané de ma culture sous respirateur artificiel. Quand on n’imagine plus sa langue évoluer dans 10 ou 20 ans d’ici; quand on s’habitue à assister au déclin de sa culture… n’est-ce pas là un diagnostic évident que Camus m’esquissait sans le savoir avec son titre si tristement évocateur. Je n’y voyais pas tant les ravages de La Peste elle-même (quoique l’image était de circonstance) que ce chapitre plus précisément: comment ceux qui survivent acceptent leur sort.

* * *

Depuis plusieurs semaines déjà, à l’heure du repas en famille, il y a une playlist de tunes sur mon iPod (désolé pour les anglicismes). Ma femme et moi y avons choisi, puis placé des titres entièrement québécois d’artistes qui nous ont marqués: Félix Leclerc, Loco Locass, Les Trois Accords, Vilain Pingouin, Fred Pellerin, Les Colocs, Dumas, Harmonium, Paul Piché, Okoumé, Mes Aïeux, Rock et Belles oreilles… Du quétaine au comique, du triste au fier, de l’ancestral au moderne: nous nous sommes efforcés de présenter (lire préserver) un échantillon varié de la culture qui a fait de nous ce que nous sommes aujourd’hui et que nous ne voulons pas perdre au profit du prochain Gangnam Style.

C’est comme un terreau, pour ancrer les racines de nos souvenirs et espérer voir l’imagination grandir de là.

C’est placé dans un coin de la cuisine, en sourdine, comme lorsqu’on ne veut pas imposer quoi que ce soit et encore moins soi-même.

De temps à autre, l’oreille volage d’un de nos fils attrape un couplet et se fait alors plus silencieux…

Parfois, ils rajoutent « encore! » à la fin du morceau.
On obéit et on remet l’histoire appréciée pour quelques minutes de plus.

Qui sait ce que ces bourgeons apporteront – avec un peu d’espoir, la prochaine saveur du jour.

« On est là, on parle de poésie, de littérature et de fondements d’une littérature, il y a un point dans cette marche de la littérature du Québec qui est le point de Louis Hémon avec des phrases sur lesquelles on frissonne encore dont celle-là qui dit : « Ces gens sont d’une race qui ne sait pas mourir. » On est encore à se dire qu’on ne sait pas mourir. Pour moi, il se trace sur ces fiertés-là quelque chose qui me fait aspirer que les enfants pourront dire qu’on est une race qui sait exister. »
- Fred Pellerin, acceptant l’Ordre national du Québec

« Je remonterai sur mon cerf-volant
Et vous laisserez vos cent mille enfants
Chargés d’eux-mêmes
Pour jeter les dés dans la main du temps »

- Gilles Vigneault, Le grand cerf-volant