Il est à peu près évident que ceux qui soutiennent la peine de mort
ont plus d’affinités avec les assassins que ceux qui la combattent.

-Remy de Gourmont

L’existence du soldat est, après la peine de mort,
la trace la plus douloureuse de barbarie qui subsiste parmi les hommes.

-Alfred de Vigny

Je suis contre la peine de mort. Principalement parce qu’elle n’est pas rationnelle. Le meurtre, commis pas l’État ou l’individu, est en fait tout le contraire du rationnel: c’est le passionnel à son summum, la quintessence de la déraison. C’est la plus grande insulte qu’on puisse faire à l’Humanité et pire que tout, à la Vie elle-même. La peine de mort, c’est cautionner le meurtre comme solution à son propre problème; c’est se mordre la queue judiciairement et socialement.

L’intolérance n’est pas rationnelle. Elle est culturelle, temporelle, ce que vous voudrez, mais pas rationnelle.

L’inacceptable -tel que défini socialement- change, se transforme et évolue selon les époques et les lieux. Ce qui est aujourd’hui intolérable était autrefois non seulement accepté, mais même glorifié!

Par exemple, on vous brûlait sur un bûcher ou on vous lapidait si vous étiez infidèles (chose qu’aujourd’hui on tolère beaucoup mieux, du moins au Canada). Certaines sociétés, passées ou contemporaines, permettent même la polygamie… Quand on y songe, ce sont des opposés étonnants!

Aussi, la pédérastie (aujourd’hui condamnée presqu’universellement) était autrefois chose courante dans la Grèce Antique ou en Chine.

Bref, pour résumer en quelques mots: on tuait autrefois pour des choses aujourd’hui considérées banales ou ordinaires… et à l’inverse, on tue aujourd’hui pour des choses considérées autrefois banales et ordinaires! Les exemples sont infinis.

Ce sont principalement l’époque et le temps qui déterminent pourquoi, socialement, on tue quelqu’un. Ce qui nous fait croire, ici et maintenant, à la justesse de notre définition du crime est donc en partie liée à un raisonnement passionnel. Dans cent ans, nos enfants s’offusqueront peut-être de ce que nous permettions… ou de ce que nous condamnions. Tout comme nous nous offusquons aujourd’hui de ce que nos ancêtres permettaient, ou condamnaient.

Ainsi, retirer délibérément la vie à un être humain, basé sur des critères qui changent selon le lieu et l’époque, est tout simplement inacceptable, et le restera toujours. Décider qu’un être humain n’a pas le droit de vivre parce qu’il n’est pas né au « bon » endroit, au « bon » moment, parmis les « bonnes » moeurs des « bonnes » personnes est le comble de l’indéfendable!

Est-ce à dire que, personnellement, je tolère le meutre ou le viol? Pas du tout! Les gens font parfois cette association douteuse qu’être contre la peine de mort signifie automatiquement être pour le crime. Comme si la façon la plus radicale de régler un problème était non seulement toujours la meilleure, mais la seule.

C’est principalement parce que j’en ai contre la barbarie que je ne tolère pas celle-ci comme remède à quoi que ce soit! On me demande souvent ce que je propose. On me dit que l’emprisonnement à  perpétuité coûte cher, que payer pour engraisser des criminels à nos frais est enrageant. Oui, ça l’est. Même si je pense qu’il n’y aura jamais de prix trop élevé pour se payer une société meilleure et plus humaine. Une utopie? Peut-être, si celle-ci est la seule fin imaginable à la barbarie. Que vaut d’une part une société mieux éduquée, plus en santé ou plus riche, si d’autre part elle cautionne le meurtre comme méthode civilisée pour régler un problème? C’est à mon avis par l’abolition de la peine de mort qu’une société existe mieux.

Chose étrange, je ne suis pas davantage pour l’emprisonnement à perpétuité comme méthode alternative. Je crois encore là que soustraire un être humain à sa liberté est presqu’aussi barbare, même si je comprends très bien que socialement, je puisse refuser de côtoyer quelqu’un qui risque de m’égorger pour le contenu de mon portefeuille.

Bien que je ne pense pas qu’il faille absolument -pour justifier un changement- devoir proposer une contre-solution lorsqu’on juge une solution inadéquate, ce serait trop facile et hypocrite ici que j’adopte cette attitude. Aussi, s’il me fallait pour éradiquer la peine de mort et l’emprisonnement à perpétuité, trouver une méthode pour tenir les criminels loin de nous, je dirais justement que la solution serait… de les tenir loin de nous, tout simplement.

Les déposer sur une île déserte suffisamment riche en ressources pour leur permettre de se fonder une société parallèle, mais assez limitée pour ne pas qu’ils puissent s’échapper, m’apparaît une solution idéale mais évidemment peu probable! Tout comme celle de les descendre en bas d’une carrière désafectée, assez large pour les laisser se créer leur petite société, mais assez profonde et sécuritaire pour ne pas qu’ils ne remontent!

Bref: une prison à ciel ouvert, auto-gérée et auto-suffisante, qui ne vise pas à englober ou enfermer les malfaiteurs au milieu de nos prisons (et par le fait même, au centre de nos valeurs jugées adéquates par le consensus du moment) mais de leur permettre, à distance, de s’arranger avec leurs propres valeurs et leurs propres « déviances ». Qu’ils n’acceptent pas nos valeurs est un fait et nous ne sommes en aucun cas obligés de les tolérer. Les tuer est cependant radical comme moyen de les éloigner de nous!

Tout cela est cependant assez malsain comme raisonnement, et même contradictoire selon un certain angle, je le sais parfaitement. Je n’ai pas de solution miracle car je ne pense pas être plus intelligent ou inventif que quiconque.

Je crois seulement que décider de la mise à mort d’un être humain est un privilège honteux qui ne devrait pas exister, pour personne.