On comprend peu les gens quand on les juge sans cesse.
- Marie-Claire Blais

Tu as une fruiterie au coin de ta rue qui annonce une hausse de tarifs, qu’elle justifie par un plus grand ratio de produits locaux, bios et équitables. Tu te dis: Wow OK, idée géniale – j’embarque!

Tu te rends compte après quelques semaines que l’augmentation de l’apport local/bio est franchement limité, et que 1h après l’arrivage, tous ces produits sont déjà vendus et il ne reste que la « merde » traditionnelle — mais plus chère, toujours, à cause de la hausse de tarifs qui s’applique en tout temps…

On t’annonce ensuite que tu devras encore faire un effort additionnel, payer plus, pour un plus grand apport de produits bios/équitables. Que comme les produits, ta tarification est « équitable » car ces produits bios, pour les utiliser, tu dois les payer.


N’es-tu pas perplexe, méfiant?
N’envisages-tu pas, suite à ta mauvaise expérience, que la hausse du ratio ne te permettras que d’y accéder 2 ou 3h après l’arrivage tout au plus, et continuer d’avoir de la daube (à fort prix) tout le reste du temps?

N’aurais-tu pas (et c’est là l’épine dorsale du problème) l’impression de payer toujours plus cher, tout le temps et partout, pour des concepts vertueux qui se veulent généraux et globaux, mais pour une application minoritaire et limitée dans les faits?

Que dans la formule utilisateur-payeur, tu te retrouves plus souvent qu’à ton tour du côté du payeur que de l’utilisateur?

Qu’on ose ensuite t’annoncer que si tu veux des légumes bios, ils existent, ils sont bien là à ta disposition chez la fruiterie du coin. C’est ta responsabilité de te nourrir intelligemment et on t’en donne les moyens, alors que tu sais pertinemment que l’offre ne se limite qu’à 3 citrouilles et 8 laitues par semaine?

Qu’on juge ensuite le contenu de ton panier parce que tu as des kiwis et des bananes d’outre-mer, alors que pourtant, c’est annoncé partout dans la fruiterie, « apport augmenté de produits locaux/bios »?

N’y verrais-tu pas une mascarade politique bien plus qu’une bonne intention vertueuse, à lancer de la poudre au yeux pour faire croire que tu demeures ce problème crasse et que la solution ne doit donc venir que de toi, alors que (à tort, à raison?) tu pressens que le problème est volontairement sinon érigé, à tout le moins maintenu autour de toi?

Eh oui, exactement – tu te sentirais tout à coup parano…

Parano que tes comportements, tes choix, tes décisions individuelles font un superbe leurre publique à des problèmes plus vastes et plus complexes.

Parano mais sceptique surtout, qu’un simple fleuve et quelques ponts puissent diviser de la sorte le bon grain et l’ivraie, qu’un courant d’eau et une vingtaine de kilomètres puisse ainsi faire régresser spontanément le Q.I. de tout un ensemble d’individus.

Qu’il est facile de juger les banlieusards à essieux, comme de ces riverains aux inondations triennales.

Est-ce aussi simple? Collectivement tarés par leur situation géographique (ils sont si proches, mais en même temps si loin), leur esprit baignant dans une tiède mélasse que d’aucuns méprendront pour confortable -un indolent acharnement à demeurer dans l’erreur- plutôt qu’un combat quotidien pour équilibrer les besoins et les contraintes, la théorie et la pratique…

Que lorsqu’il est question de famille, de valeurs, de travail, de revenus et (surtout) de tarifs… nulle personne, vraiment, n’anesthésie son jugement critique. Nulle décision du genre ne se prend entièrement dans l’insouciance.

Parce que faire des choix ne signifie pas toujours qu’ils sont les meilleurs, mais parfois simplement les plus réalistes selon les contextes.

On excelle tous à régler les affaires d’autrui
- Félix Leclerc