Papa dit toujours qu’il faut prévoir, surtout quand on est pressé. D’autant que je suis capable de me souvenir, il a toujours été pressé.

Souvent, il me dit de me dépêcher: « vite, mets ta tuque » ou « allez, range tes jouets ». J’aimerais lui dire que ce n’est pas parce que je prends mon temps, mais juste parce que parfois, c’est difficile pour moi.

Même les choses faciles sont difficiles. Mais je ne sais pas s’il comprend. Que pour moi, les choses faciles sont difficiles, parce qu’elles sont rapides. Je sais que si je me dépêche, je le verrai moins longtemps. Je ne vois pas souvent mon papa, surtout la semaine. Mais j’aime qu’on soit ensemble.

Pour que j’aille plus vite, il me dit de « faire mon grand ». Je crois que faire son grand, c’est de bien faire les choses et surtout, les faire vite. C’est être prévoyant.

Parfois, je m’arrête pour le regarder mais je ne dis rien, pour ne pas le déranger. J’ai plein de choses à lui dire et surtout à lui montrer. Quand je le dérange, parfois il est impatient et change de pièce, et je préfère être avec lui en silence sans le déranger plutôt qu’il s’éloigne de moi, alors je ne dis rien. Il m’arrive des fois de vouloir être un texto, parce que les textos, il les regarde dès qu’il les voit, et pas moi. Juste quand je fais des choses pas prévues.


Hier, j’ai fait un coloriage de déjeuner, avec une grande assiette rouge et j’ai aussi dessiné des oeufs et des grandes crêpes. Ça me rappelle la fin de semaine, parce qu’on va parfois au resto en famille et c’est congé. On a du temps le samedi. On a moins besoin de prévoir.

Ce matin, je me place devant lui pour lui montrer. Je ne dis rien, mais j’espère qu’en étant juste devant, il finira pas voir ma feuille. Mais on s’enfarge presque l’un sur l’autre et la gorge me serre parce que je sais que ce n’était pas prévu, que j’aurais dû être en train d’enfiler mon manteau. Comme je pensais, il me lance « plus tard le dessin, tu sais que c’est pas le temps – habille-toi! ». En général, il n’y a presque jamais de temps pour mes dessins, ils ne sont jamais prévus. Les moments où je peux les montrer sont aussi minces que la feuille.

Je le pose sur la table et j’ai honte parce que mes mains tremblent un peu, c’est comme ça quand je suis triste. Je ne sais pas bien si j’ai honte de l’avoir dérangé ou honte de ma peine et ça empire: mes yeux me piquent.

Papa s’arrête et se tient debout dans l’entrée. Je le remarque, parce que c’est rare qu’il n’est pas en train de faire quelque chose, il a toujours des choses de prévues à faire, une après l’autre. Mais il se tient là et voit mon dessin.

Il prend son cellulaire et je l’entends dire à son patron qu’il va être en retard, puis il enlève son manteau, s’approche de moi et me donne un bec sur la tête. Il ne fait jamais ça d’habitude. Pas la semaine en tout cas.

Il sort le mélange à crêpe et me fais un clin d’oeil en disant:
« ce matin, je crois que tu n’as pas assez mangé, faut te prévoir des forces pour la journée! »
…et ça me gêne parce que j’ai un grand sourire et je ne sais pas si je dois le cacher. C’est comme ça quand je suis content.

Il m’a fait une grande assiette de 3 crêpes et m’a regardé manger. J’essayais de prendre de grosses bouchées pour faire mon grand et aller plus vite, mais il m’a dit doucement:
« Prends ton temps ».
C’est drôle parce que c’est aussi ce qu’il me dit quand je ne suis pas habitué à quelque chose de nouveau, et c’était le cas ce matin.

Je lui ai dit qu’il allait manquer sa réunion car il a toujours des réunions la semaine et il doit tout prévoir. Mais il a répondu que la vie est trop courte et qu’il faut aussi prévoir les petits moments, que ça donne de grands souvenirs.

Ensuite il m’a reconduit en voiture et en débarquant, j’ai voulu courir pour ne pas être en retard mais il m’a retenu. Il m’a serré longtemps dans ses bras et je ne savais plus si j’étais content ou triste, je crois que c’était un peu des deux. Je crois que lui aussi…

Au secrétariat pour expliquer le retard, il a simplement dit « nous avons fait des crêpes ce matin » puis après une pause, il a ajouté en me caressant les cheveux: « ç’a été plus long que prévu ».

J’ai souri.

Je suis resté un bon moment avec lui en laissant passer le temps, celui qui va lentement et qui n’est pas français. Monsieur Hamil m’avait souvent dit que le temps vient lentement du désert avec ses caravanes de chameaux et qu’il n’était pas pressé car il transportait l’éternité.
- Romain Gary, La vie devant soi

NOTE: ce texte est fictif, mais se veut la réplique de cette nouvelle du Devoir, reprise en ondes du 98,5FM le 19 février 2018. En somme, une vision possible de la pointe d’un iceberg personnel qu’il est selon moi délicat de juger dans l’absolu.