Archive pour la catégorie ‘ Poèmes ’

Et cependant dressé en nous

Plus de 4 ans sans avoir rédigé (ou retranscrit, plutôt) de billet dans la catégorie Poèmes. Un oubli criminel.

J’y remédie avec ce coup de masse qui m’était arrivé en 4e ou 5e secondaire, période à laquelle je découvrais la poésie, la vraie.

Ces six lignes toutes simples de Saint-Denys Garneau.

Et cependant dressé en nous
Un homme qu’on ne peut pas abattre
Debout en nous et tournant le dos à la direction
de nos regards
Debout en os et les yeux fixés sur le néant
Dans une effroyable confrontation obstinée et un défi.

Un beau matin

Tout le monde est d’accord pour un petit Prévert? Allez, un court, et un marrant en plus! Ceux qui s’y opposent n’ont qu’à  faire ALT+F4

;)

Il n’avait peur de personne
Il n’avait peur de rien
Mais un matin un beau matin
Il croit voir quelque chose
Mais il dit Ce n’est rien
Et il avait raison
Avec sa raison sans nul doute
Ce n’était rien
Mais le matin ce même matin
Il croit entendre quelqu’un
Et il ouvrit la porte
Et il la referma en disant Personne
Et il avait raison
Avec sa raison sans nul doute
Il n’y avait personne
Mais soudain il eut peur
Et il comprit qu’il était seul
Mais qu’il n’était pas tout seul
Et c’est alors qu’il vit
Rien en personne devant lui.

- Recueil Histoires

Sardines à l’huile

Même si mon intérêt pour la poésie m’est réellement venu de Jacques Prévert, mon premier contact personnel avec celle-ci fut par une variante du poème cité en titre. Imaginez: je suis un môme de 8 ou 9 ans peut-être. Je joue au billes lors des récréations. Je me rends à l’école en portant un suit de jogging bleu avec des stripes fluos jaunes. Je construis des cabanes faites de draps et de boîtes en cartons dans le salon… Et je suis aussi abonné à une revue qui s’appelle Coulicou je crois. Ou Hibou, je ne me rappelle plus, j’ai été abonné aux deux.

Peu importe, il y a une chronique du courrier des lecteurs, et une section poésie, genre: les-pissenlits-sont-jolis-quand-ils-rient… voyez le genre…

Mais l’un d’entre eux vient particulièrement me toucher. Je découvrirai plus tard qu’il s’agissait en partie d’un plagiat d’une lectrice, car l’auteur original est Georges Fourest. Je vous fais part de l’oeuvre originale.

Je n’ai plus jamais ouvert une boîte de sardines de la même façon après mes huit ans. Blâmez à eux seuls les quatre premiers vers (que la lectrice-plagiaire avait conservés tels quels dans son adaptation)…

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Baptême de l’air

En regardant les photos de notre voyage, je me suis rappelé en voyant la photo ci-bas pourquoi je l’avais prise. Ce fut presqu’un hasard que je tombe sur cette rue à  la fin de ma visite des jardins du Luxembourg!

Rue Guynemer, 6e Arrondissement de Paris

Cette rue
autrefois on l’appelait la rue du Luxembourg
à  cause du jardin
Aujourd’hui on l’appelle la rue Guynemer
à  cause d’un aviateur mort à  la guerre
Pourtant
cette rue
c’est toujours la même rue
c’est toujours le même jardin
c’est toujours le Luxembourg
Avec les terrasses… les statues… les bassins
Avec les arbres
les arbres vivants
Avec les oiseaux
les oiseaux vivants
Avec les enfants
tous les enfants vivants
Alors on se demande
on se demande vraiment
ce qu’un aviateur mort vient foutre là -dedans.

- Jacques Prévert, recueil Histoires.

Jardins du Luxembourg

Maintenant j’ai grandi

Et hop! Un autre poème, ne serait-ce que pour agacer les plombiers, les haltérophiles et les autres sur-testostéronisés que la poésie rebute selon les stéréotypes populaires. Pour ma part, un autre critère qui fait que je suis la fille du couple!

Mais celui-ci devrait vous plaire. Après tout, tout le monde grandi, non? De plus, ça vient du maître lui-même, Prévert en personne. Allez, donnez-vous la chance d’essayer au moins! Il n’y a pas de fleurs ou de papillons dans celui-ci…

Une belle esquisse du difficile apprentissage de la lucidité, à  mon avis.

Enfant
j’ai vécu drôlement
le fou rire tous les jours
le fou rire vraiment
et puis une tristesse tellement triste
quelquefois les deux en même temps
Alors je me croyais désespéré
Tout simplement je n’avais pas d’espoir
je n’avais rien d’autre que d’être vivant
j’étais intact
j’étais content
et j’étais triste
mais jamais je ne faisais semblant

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Complot d’enfants

Un texte de circonstances pour notre départ qui arrive. C’est de Félix Leclerc. C’est un texte que j’avais lu à  la dernière page d’un album de finissants et que j’avais -pour faire changement- tout de suite adoré.

Le texte s’appliquait davantage à  la période où nous sommes arrivés en appartement, seuls à  Montréal, sans travail pour ma part et presque sans argent. Un risque que je ne prendrais peut-être plus aujourd’hui (je dois être plus conservateur avec l’habitude du confort), mais qui m’a été très profitable. J’espère ne pas être aussi conservateur quand ce sera mon tour de laisser partir mes enfants! J’admire nos parents respectifs d’avoir eu la force de laisser deux jeunes de 19 et 21 ans, ensembles depuis seulement deux ans et sans réelle base pécunière concrète, se lancer dans le vide de la sorte!

Il y a quelque chose d’un peu triste dans ce poème, mais en même temps, un désir de liberté qui ne se freine pas à  cet âge-là .

Une certitude que le bon moment, c’est maintenant

Nous partirons
Nous partirons seuls.
Nous partirons loin
Pendant que nos parents dorment
Nous prendrons le chemin
Nous prendrons notre enfance
Un peu d’eau et de pain
Et beaucoup d’espérance
Nous sortirons pieds nus
En silence
Nous sortirons
Par l’horizon…

- Félix Leclerc

Le Poète

Je ne sais pas exactement pourquoi j’adore ce poème de Vigneault. Il n’est pas particulièrement mémorable à  strictement parler, et pourtant. J’ai dû le lire pour la première fois vers 17 ans ou quelque chose du genre. Et il m’a tout de suite plu. Ce doit être les images mentales qu’il me donne: j’aime l’idée qu’un monde éphémère puisse surgir de la plus insignifiante boule de boue! Je ne peux m’empêcher de la voir prendre vie, tourner au ralenti dans les airs, puis s’écraser sur le sol. Tellement d’images en si peu de mots…

Sans plus attendre, le voici:

Le Poète

Je prendrai dans ma main gauche
Une poignée de mer
Et dans ma main droite
Une poignée de terre,
Puis je joindrai mes deux mains
Comme pour une prière
Et de cette poignée de boue
Je lancerai dans le ciel
Une planète nouvelle
Vêtue de quatre saisons
Et pourvue de gravité
Pour retenir la maison
Que j’y rêve d’habiter.
Une ville. Un réverbère.
Un lac. Un poisson rouge.
Un arbre et à  peine
Un oiseau.
Car une telle planète
Ne tournera que le temps
De donner à  l’Univers
La pesanteur d’un instant.

- Gilles Vigneault, « Balises », 1964

Si tu savais

En 1997, je commençais à  surfer sur le Web. Je me souviens clairement avoir demandé à  quelqu’un dans un local d’informatique au CÉGEP comment aller sur Yahoo!, le seul moteur de recherche dont j’avais entendu parler!

Quelques semaines plus tard, j’étais tombé sur le site Web personnel d’un poète belge. Sûrement pas très connu. Assurément le premier poète cybernétique que j’ai lu. Jacques Albin, qu’il s’appelait. Il est malheureusement décédé depuis, mais je me souviens que ses textes m’avaient marqué.

C’est en pensant à  lui, et particulièrement à  un de ses poèmes, que j’ai eu le plaisir de retrouver les archives de son site, par le biais de archive.org.

In memoriam, voici l’un de ses plus beaux textes…

SI TU SAVAIS

si tu savais les caresses gardées pour toi
les douceurs infinies infiniment retenues
si tu savais la patience qu’il te faudra
pour m’apprivoiser, me rendre la quiétude perdue
si tu savais ma prison de silences,
mon désert sans espérance.

si tu savais;
alors tu serais
la plus cruelle des femmes
à  regarder mourir mon âme.

- Jacques ALBIN

Il n’y a pas d’amour heureux

Et pourquoi pas un petit classique pour faire changement! C’est un très joli texte, l’un des plus mélancoliques que j’ai lu, mais je déteste par contre toutes les versions chantées que j’ai pu entendre. Toutes trop légères à  mon avis, qui ne rendent pas justice à  ce qui y est véhiculé. C’est un poème qui doit être chuchoté, sagement, presqu’à  bout de souffle, comme une résignation après un long épuisement. Non pas robotiquement gargarisé comme Brassens ou pleurniché comme dans 8 Femmes.

Je me suis toujours demandé aussi pourquoi Aragon avait écrit ce poème avec l’amour comme leitmotiv. À mon avis, c’est de la vie elle-même dont il est question avant tout dans ces lignes. Lire la suite…

Déjeuner du matin

Étonnant comme le silence de l’indifférence peut blesser encore plus que les mots parfois. Diminuer quelqu’un jusqu’à décider qu’elle ne vaut pas même une explication -ni même une insulte- est l’une des pires violences qui puisse être faite à  mon sens. C’est le comble du rejet et du déni dans son expression la plus efficace et la plus lâche.

Drôle et triste histoire à la fois donc, que ce poème de Prévert.  Triste en lui-même à cause de son thème, la bouderie, mais drôle à  cause d’un évènement qui y est relié.  Je vous explique ensuite pour ne pas gâcher le punch, mais lisez attentivement! Lire la suite…

Speak White… and What now?

Beaucoup connaissent sûrement ce texte, Speak White, de Michèle Lalonde (qu’on n’entend jamais trop de fois!) mais peu connaissent la réplique de Marco Micone, intitulé Speak What… Voici les deux textes un à  la suite de l’autre…

>> SPEAK WHITE

il est si beau de vous entendre
parler de Paradise Lost
ou du profil gracieux et anonyme qui tremble
dans les sonnets de Shakespeare

nous sommes un peuple inculte et bègue
mais ne sommes pas sourds au génie d’une langue
parlez avec l’accent de Milton et Byron et
Shelley et Keats

speak white
et pardonnez-nous de n’avoir pour réponse
que les chants rauques de nos ancêtres
et le chagrin de Nelligan Lire la suite…

Le Matin

Allez, tout le monde debout! Je trouve que ce poème de Prévert résume très bien le sentiment du réveil le Lundi matin – car les matins du week-end sont moins pénibles, surtout que certains rêves se concrétisent parfois au réveil! ;-)

Alors, bon lundi matin, en plus qu’il fait plein soleil à  Montréal, c’est dans le ton!

Cri du coq
chant du cygne de la nuit
monocorde et fastidieux message
qui me crie
Aujourd’hui ça recommence
Aujourd’hui encore aujourd’hui
je n’entends pas ta romance
et je fais la sourde oreille
et je n’écoute pas ton cri
Pourtant je me lève de bonheur
presque tous les jours de ma vie
et j’égorge en plein soleil
les plus beaux rêves de mes nuits.

- Jacques Prévert, recueil Histoires