Archive pour la catégorie ‘ Jugements ’

« Je me souviens »
- devise du Québec

« Ils avaient de la mémoire, mais une imagination insuffisante »
- Albert Camus, La Peste

Il y a quelques mois, j’avais une discussion au resto avec une amie concernant l’état du fait français au Québec. Dans la foulée de la Charte de la Laïcité, des accommodements raisonnables, de la diminution des naissances, de l’immigration en générale, il est excessivement délicat de s’inquiéter de sa propre langue sans paraître xénophobe, voire carrément raciste. Comme si la fierté -et l’inquiétude- de sa culture ne pouvait se faire conjointement à la découverte et à l’acceptation de l’autre. Comme si il fallait soit s’ouvrir à autrui, soit se refermer sur soi-même, sans zone grise possible.

Pourtant ce comportement, cette inquiétude, sont documentés:

« La culture et la langue ne se transmettent plus lorsqu’on compte 19 décès pour une seule naissance et que 55 % de la population a plus de 60 ans. [C'est] à partir du moment où, biologiquement, un pays ou un État s’effondre qu’il éprouve en même temps le besoin de s’affirmer par compensation. »
- Jacques Leclerc, L’aménagement linguistique dans le monde

La réaction n’est donc pas nécessairement celle de rustres égoïstes et arriérés mais celle, naturelle, d’un peuple en constant déficit démographique.

La discussion avait ce ton mi-revendicateur, mi-pessimiste de gens qui, non seulement voient leur verre d’eau à moitié vide, mais constatent que celui-ci ne leur appartient peut-être déjà plus.

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Le bon grain et l’ivraie

On comprend peu les gens quand on les juge sans cesse.
- Marie-Claire Blais

Tu as une fruiterie au coin de ta rue qui annonce une hausse de tarifs, qu’elle justifie par un plus grand ratio de produits locaux, bios et équitables. Tu te dis: Wow OK, idée géniale – j’embarque!

Tu te rends compte après quelques semaines que l’augmentation de l’apport local/bio est franchement limité, et que 1h après l’arrivage, tous ces produits sont déjà vendus et il ne reste que la « merde » traditionnelle — mais plus chère, toujours, à cause de la hausse de tarifs qui s’applique en tout temps…

On t’annonce ensuite que tu devras encore faire un effort additionnel, payer plus, pour un plus grand apport de produits bios/équitables. Que comme les produits, ta tarification est « équitable » car ces produits bios, pour les utiliser, tu dois les payer.

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La question est dans le titre…

Non, ce n’est pas seulement parce que même en gaspillant 2 heures par jour dans le trafic, l’automobile reste encore plus rapide que les transferts de lignes, les retards et les attentes en gares…

Ce n’est pas non plus à cause de la poudre aux yeux des stationnements incitatifs, déjà pleins dès le premier départ le matin (ou de l’insultante offre de trains remplis dès la toute première station)…

Oublions aussi le fait que -pour certaines lignes de banlieues du moins- les rails étant loués de compagnies telles que le CN, les caisses de céréales et les boîtes de corned-beef passent avant les travailleurs…

Rien à voir non plus avec le fait, mineur, que les horaires de transports en commun ne répondent qu’à la majorité du 8 à 5, en semaine…

Passons enfin sous silence l’élémentarité du confort et de l’intimité qui, pour la gloire d’une feuille verte, sont banalisés au point d’être relégués à un luxe cupide et frivole.

Quant à tout ce débat sur l’étalement urbain qui, si on était un tant soit peu susceptible, nous insulterait aussi vachement que légitimement de voir sa ville (avec une histoire de plus de 250 ans et une bataille des Patriotes en banque) incluse comme une simple tentacule-dortoire de la pieuvre Montréalaise…

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Du désordre et des miettes

Il est effrayant de penser que cette chose qu’on a en soi, le jugement, n’est pas la justice. Le jugement, c’est le relatif. La justice, c’est l’absolu.
Réfléchissez à la différence entre un juge et juste.

- Victor Hugo

Il faut apprendre pour connaître, connaître pour comprendre,
comprendre pour juger.

- Narada

Vers 11h ce matin, les 11 jurés restants dans le procès Guy Turcotte ont remis leur verdict. Non-responsabilité criminelle pour cause de troubles mentaux. Quelques minutes -voire secondes- après, la blogosphère et les réseaux sociaux à la Twitter et Facebook émettaient ce qu’ils offrent de pire dans ce contexte: l’instantanéité des émotions. On remet en doute le bon sens du jury; on émet des commentaires brefs, souvent à peine documentés, sinon carrément ignares, basés sur les bribes d’une histoire déjà filtrée, charcutée, édulcorée par les médias avides de sensationnalisme.

Je vous étonnerai peut-être en annonçant d’emblée que je suis pour ma part d’accord avec le choix du verdict. Non pas content ou satisfait, mais simplement d’accord. C’est un peu grâce à ce verdict en particulier, mais surtout à cause des réactions qu’il provoque, que je me permets d’ailleurs ce billet. En effet, si le jury avait choisi l’un des trois autres verdicts possibles de culpabilité, il est fort probable que je n’aurais pas réagit par écrit ici. Pour être sincère, j’aurais même été alors un peu désappointé en regardant silencieusement les gens applaudir probablement en plus grand nombre. Or, je ne suis pas de ceux pour qui la justice atteint son apogée dans la vengeance et la bastonnade.

Je vais tenter de couper court dès le départ aux raccourcis intellectuels: je suis d’accord avec le verdict mais je ne défends pas Turcotte. Comme Sénèque, je crois simplement que « le bon juge condamne le crime sans condamner le criminel ». Car aussi contradictoire que ça puisse paraître, bien que l’un engendre l’autre, l’un n’est pas l’autre. C’est là toute la complexité de ce verdict. Et la complexité ne signifie pas la contradiction.

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Mais ça sera pas long, j’vais m’tanner pis j’vais y aller
J’vais mettre des X partout à côté de chaque nom pour qu’y comprennent
[...] Parce que j’ai compris que le droit de voter
C’est aussi le droit de chialer

- Vilain Pingouin, Le droit de chiâler

Dimanche dernier à Tout le monde en parle était invité Jean-François Mercier pour sa candidature aux élections fédérales. Depuis sont passage à l’émission, les Jocelyne Cazin de ce monde, tant à la télé qu’à la radio, s’en sont donné à coeur joie sur le compte de la supposée bêtise, immaturité ou manque de respect qu’une telle candidature provoquait et du message négatif que cela envoyait aux jeunes (public cible de l’humoriste).

Quant à moi, c’est plutôt la mémoire un peu trop courte (le Parti Rhinocéros n’était pourtant pas une création de Mercier) et surtout, l’attitude un peu pincée de ses détracteurs que je trouve franchement plus repoussante que sa candidature elle-même dans l’échelle déjà subjective des propensions politiques.

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Les Antéschistes

Depuis quelques mois au Québec, le consensus (cette aliénation joyeuse, selon Bothorel) lève son bouclier contre le Gaz de schiste. Telle une mode, une hype, il est devenu de bon ton d’être anti-schiste, ou à tout le moins, pro-moratoire sur son exploitation.

Le mouvement de masse est si gros, si partial, si unanime que même sans avoir soi-même pris la peine de s’informer sur le sujet, il est tout indiqué de se proclamer « Antéschiste ». Après tout, si Roy Dupuis, Anne Dorval ou Luc Picard font la moue en gros plan, alors pourquoi ne pas adopter instantanément leur propos, sans chercher plus loin? Après le visionnement, on n’a plus du tout envie d’être sceptique, encore moins critique, sur la position qu’il faut adopter. Ils le disent fort et ils le disent à plusieurs. Wo! On s’inhibe donc la raison et on cède à l’émotion. Pour ceux qui n’auraient pas d’écouteurs, on a même ajouté un verre d’eau pas beau pour bien illustrer le propos. Y’a des bulles et ça brûle. Compris maintenant?

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Article 0 de la Loi sur l’amour

Cet après-midi, la Cour d’appel du Québec a littéralement invalidé l’article 585 du Code civil du Québec dans l’affaire « Lola contre Éric » (noms fictifs pour protéger l’anonymat des enfants). C’est une victoire dans certains cas, mais en général, c’est une perte de liberté énorme pour 34,6% des couples du Québec.

C’est vouloir tuer une mouche en se servant d’un calibre 12. Allons voir en profondeur ce que signifie réellement ce jugement, qu’on pourrait croire bénéfique si sa portée ne brimait pas en parallèle une importante liberté.

Quel était cet article 585 justement? Il stipulait que:

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Bulletin triennal de Paul Arcand

Depuis près de trois ans, j’écoute assidument l’émission de radio matinale de Paul Arcand au 98,5 FM dont le titre « puisqu’il faut se lever » porte à lui seul une éloquence inspirante.

Juste assez intellectuelle, juste assez populaire, l’émission navigue parfaitement au milieu de l’actualité et de ses débats indirects. Les insipides formules humoristiques d’autres stations, flirtant entre les jokes légères et les chansons pré-adolescentes m’agacent autant que l’austérité endormante des chaînes plus culturelles. Pour moi, Arcand et son équipe de chroniqueurs est ce qui se fait de plus équilibré pour le trentenaire, jeune parent professionnel et banlieusard que je suis. De la généralisation au dépens des jeunes à la détresse des hommes en passant par le passé des candidats politiques, j’ai eu quelques fois l’inspiration de certains billets sur les actualités discutées dans le cadre de « puisqu’il faut se lever ».

Dans le trafic grandissant, c’est ce qui permet de garder une forme de plaisir (il en faut bien!) pendant près d’une heure quarante-cinq le matin entre Saint-Eustache et l’est de Montréal à s’informer et à se forger des opinions grâce aux sujets abordés et aux entrevues accordées. Même après tout ce temps en voiture, il m’arrive parfois de conserver la radio ouverte pendant une ou deux minutes additionnelles, pour finir d’entendre un commentaire ou une chronique avant de descendre de voiture.

Ça, c’était les fleurs. Car évidemment, rien n’est parfait en ce bas monde. Comme dans toutes les boîtes où j’ai travaillé, une évaluation annuelle mesure la compétence et monte le bilan des bons et des mauvais coups des employés.

Bien qu’indirectement évalué par le biais des cotes d’écoutes et des sondages, ceux-ci ne donnent que des audiences chiffrées et des pourcentages (moi qui préfère les évaluations littérales). Voici donc mon premier bulletin à Paul Arcand après trois ans d’écoute assidue.

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La synecdoque des éminences grises

À la petite école, dès les premières années, on confronte les jeunes à des problèmes simples. Par exemple: Au camp de vacances des Petits Tapageurs, 15 amis ont fait du canot et de l’escalade. Sachant que 7 d’entre eux se sont abstenus pour raisons religieuses, et puisque 4 amis ont fait uniquement du canot et que 2 amis ont fait uniquement de l’escalade, combien ont fait les deux activités?

Ce sont des problèmes de logique et de déduction élémentaires. Un diagramme de Venn donne rapidement la réponse.

Dans l’analyse des « récentes » actualités sur les accidents de la route causés par la vitesse chez les jeunes, ce type de réflexion semble avoir été mise de côté par les éditorialistes du dimanche et autres dompteurs de foule.

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L’homme blanc nord-américain dans la pub

Je croyais bien naïvement être le seul à avoir remarqué depuis quelques années la tendance publicitaire à mettre l’homme blanc nord-américain dans le rôle perpétuel du connard stupide irrécupérable. Ayant une tendance avouée à l’exagération, je me disais que c’était probablement moi qui voyais la pub avec des lunettes grossissantes… Cependant, ça me rassure tout de même que gatinodude sur kwad9 l’ait aussi remarqué, me menant ensuite à l’article en 2 parties de Gilles Guénette. Ce dernier article, que je vous conseille fortement, résume exactement mes impressions des dernières années.

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Les Archéologues

J’avais vécu de telle façon et j’aurais pu vivre de telle autre. J’avais fait ceci et je n’avais pas fait cela. Je n’avais pas fait telle chose alors que j’avais fait cette autre. Et après? [...] Les autres aussi, on les condamnerait un jour. Lui aussi, on le condamnerait.

- Meursault, L’Étranger.

Ces derniers jours, les réseaux sociaux s’en donnaient à coeur joie sur Richard Bergeron, candidat défait à la mairie de Montréal hier. On reprenait tantôt ici, sa fameuse entrevue misogyne (datant de 10 ans tout de même) sur les voitures et tantôt là, sa théorie du complot sur le 11 septembre.

Ce matin à l’émission radiophonique de Paul Arcand, Puisqu’il faut se lever, une remarque faite par l’approximative Denise Bombardier lors de sa chronique m’a piqué. La goutte qui fait déborder le vase, j’imagine.

C’était au sujet d’un Xe « scandale » passé (encore) de M. Bergeron, d’une question ou d’une déclaration qu’il aurait faite… En effet, peu avant la chronique, le candidat défait était lui-même en entrevue et il mentionnait qu’il souhaitait qu’on cesse de ramener continuellement ses déclarations passées.

Elle mentionnait (de mémoire, j’écoutais d’une oreille) que les propos tenus par M. Bergeron ne pouvaient simplement pas être oubliés ou pardonnés, qu’il faut assumer toute sa vie les conséquences des déclarations que l’on fait. Un concept du genre. Et là j’ai éclaté intérieurement.
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Au fer rouge de la Cour

Fils de Bourreau - couverture

La paternité change la perspective… Depuis bientôt 16 mois que j’ai un fils, il y a de ces images, de ces histoires qui m’arrivent en pleine gueule, de celles-là même qu’il y a à peine deux ans ne m’auraient pas autant affecter il me semble. Devenir parent décuple notre sensibilité envers les autres enfants. Du moins en ce qui me concerne…

L’image de ce billet provient de la couverture du livre Fils de Bourreau de Patrick Gosselin. C’était le jeune homme qui fut en vedette dans le film de Paul Arcand, Les voleurs d’enfance. Quand j’ai vu cette image, elle m’est entrée dans la gorge et est restée coincée. J’ai dû demeurer immobile pendant un long 10 secondes, hypnotisé, complètement figé. Juste la couverture brouillait presque ma vue. J’ai finalement pris le livre pour voir de quoi il s’agissait. C’était surréel; j’étais en train de magasiner et j’avais laissé la maman avec mon fils à la maison à peine 20 minutes plus tôt, souriant, avec un gros câlin. J’avais encore l’écho de son fameux rire dans les oreilles (un rire qui, j’en suis sûr, pourrait arrêter des guerres) et voilà que cette couverture de livre me ramenait à la dure réalité du vrai monde. Le vrai monde qui possède ses deux côtés d’une médaille qu’on préfère souvent ne pas retourner.

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