Archive pour la catégorie ‘ Essais ’

Crêpes à l’improviste

Papa dit toujours qu’il faut prévoir, surtout quand on est pressé. D’autant que je suis capable de me souvenir, il a toujours été pressé.

Souvent, il me dit de me dépêcher: « vite, mets ta tuque » ou « allez, range tes jouets ». J’aimerais lui dire que ce n’est pas parce que je prends mon temps, mais juste parce que parfois, c’est difficile pour moi.

Même les choses faciles sont difficiles. Mais je ne sais pas s’il comprend. Que pour moi, les choses faciles sont difficiles, parce qu’elles sont rapides. Je sais que si je me dépêche, je le verrai moins longtemps. Je ne vois pas souvent mon papa, surtout la semaine. Mais j’aime qu’on soit ensemble.

Pour que j’aille plus vite, il me dit de « faire mon grand ». Je crois que faire son grand, c’est de bien faire les choses et surtout, les faire vite. C’est être prévoyant.

Parfois, je m’arrête pour le regarder mais je ne dis rien, pour ne pas le déranger. J’ai plein de choses à lui dire et surtout à lui montrer. Quand je le dérange, parfois il est impatient et change de pièce, et je préfère être avec lui en silence sans le déranger plutôt qu’il s’éloigne de moi, alors je ne dis rien. Il m’arrive des fois de vouloir être un texto, parce que les textos, il les regarde dès qu’il les voit, et pas moi. Juste quand je fais des choses pas prévues.

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Captif d’un enlèvement

Six jours plus tard, vous-même auriez trouvé étrange de voir cet homme larmoyer secrètement derrière un volant de limousine, pas tant du fait qu’il attirait l’attention mais surtout parce qu’il n’avait pas d’habit de chauffeur. Votre curiosité n’aurait pas manqué d’être alimentée de plus belle en le voyant soudain se moucher en vitesse et essuyer ses joues pour sortir du véhicule, épiant un jeune garçon sortir d’une maison toute proche, son sac d’école sur le dos.

Voir l’homme ainsi immobile, épier la réaction du garçon vous aurait certes paru louche et que l’enfant lève ses yeux étonnés vers ce luxueux véhicule vous aurait fait réaliser le pouvoir soudain que cet homme exerçait sur lui.

Avoir été assez près de la scène, vous auriez vu le sourire tant forcé que malhabile de l’homme, puis entendu cette discussion:

- Tu veux monter là-dedans ce matin?
- Mais mon autobus arrivera bientôt.
- Aller à ton école irait plus vite dans cette limousine, non!?

Vous n’auriez pas su, à cet instant, définir avec précision l’incertitude du gamin mais n’auriez pu non plus la remettre en question.

Qu’il ne suffise à l’homme d’ouvrir une portière en annonçant « Montez jeune prince! » pour voir l’enfant, hésitant, s’engouffrer la tête basse dans l’habitacle aux vitres teintées vous aurait rappelé que la naïveté des enfants n’a d’égal que leur confiance.

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La Débâcle

- Il faut que je les repêche avec mes dents, dit l’homme. Les choses mortes ou les choses pourries. On les jette pour cela. Souvent on les laisse pourrir exprès pour pouvoir les jeter. Et je dois les prendre avec mes dents. Pour qu’elles crèvent entre mes dents. Qu’elles me souillent le visage.
- La Gloïre, L’arrache-coeur

Trop longtemps, j’ai été assis sur mes mains. Trop longtemps, mes jointures furent comme engourdies par l’attente et la retenue. Mais mes sens s’éveillent enfin au coin d’un incendie imprévu. Je me lève au rythme de la fièvre qui me dégèle. Je craque mes os, j’étire mes muscles… J’en aurai besoin.

Ça sent la pourriture. Et la charogne. Je marche, catégorique, vers l’opportunité enfin exposée. Vers l’ombre. Vers le monstre. Car cette fois-ci (enfin!), il est à l’extérieur de moi: il est (si loin) droit devant.

Car cette chose, elle est pire que moi. Jamais je n’ai été aussi pire qu’elle; jamais je ne serai aussi pire qu’elle (c’est impossible)… Cette fois, toute comparaison est impolie, l’introspection devient (vraiment) inutile – le fossé est trop grand. Le parfait exutoire, longtemps attendu… La catharsis.

L’anomalie contre nature, l’ultime aurore poisseuse au firmament de l’inadmissible, qui éclipse de sa nouvelle noirceur des ténèbres qu’on croyait déjà absolus (croire c’est savoir). La racaille aspire vers elle, tel un trou noir, toute trace de reflet, tout doute raisonnable (douter c’est faiblir). Il faut venger les étoiles éteintes.

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La Grêle (cours vite)

La grêle est un type de précipitation qui se forme dans des orages particulièrement forts lorsque l’air est très humide et que les courants ascendants sont puissants.

Je suis un collectionneur. Promeneur craintif et méthodique, je traîne toujours avec moi ma collection. Pas assez agile ni rapide pour les esquiver, pas assez intrépide pour les relancer directement, je sais seulement les ramasser pour les conserver. Les grêlons.

Je reste chaque fois surpris d’en recevoir de nouveaux, puis je me penche ensuite pour les garder. Je me dis que ce n’est pas si grave. Je les enfouis dans mes poches en souriant. Je sais que là, ils ne fondront pas. Là, ma mémoire les figera dans un hiver à leur mesure.

Car je les garde tous. Ceux qui pincent comme ceux qui cognent; les rondelets comme les perçants. Chacun sur moi possède la trace d’une ecchymose. Chacun devient alors un talisman, comme un moyen d’espérer que ce grêlon ne reviendra pas deux fois heurter la même partie.

Et je le sais bien… Un jour ma collection me paralysera, me glacera sur place. Ce jour-là je n’aurai d’autre choix que de m’en débarrasser. J’aurai attendu trop longtemps.

Je serrerai alors les deux poings au fond de mes poches. Je les extirperai tous en un grand élan, les bras impatients de m’en départir mais les doigts ralentis par l’atrophie des souvenirs glacés.

Puis je te les relancerai.

L’unique averse soudaine qui jamais ne se sera évaporée; mille et une gouttes de givre et de rancunes voleront vers toi.

Pars loin. Cours vite. Et prie pour que la distance les fasse fondre.

y’a des fois, comme ça, y’a pas assez de pierres

- Forrest Gump