Six jours plus tard, vous-même auriez trouvé étrange de voir cet homme larmoyer secrètement derrière un volant de limousine, pas tant du fait qu’il attirait l’attention mais surtout parce qu’il n’avait pas d’habit de chauffeur. Votre curiosité n’aurait pas manqué d’être alimentée de plus belle en le voyant soudain se moucher en vitesse et essuyer ses joues pour sortir du véhicule, épiant un jeune garçon sortir d’une maison toute proche, son sac d’école sur le dos.

Voir l’homme ainsi immobile, épier la réaction du garçon vous aurait certes paru louche et que l’enfant lève ses yeux étonnés vers ce luxueux véhicule vous aurait fait réaliser le pouvoir soudain que cet homme exerçait sur lui.

Avoir été assez près de la scène, vous auriez vu le sourire tant forcé que malhabile de l’homme, puis entendu cette discussion:

- Tu veux monter là-dedans ce matin?
- Mais mon autobus arrivera bientôt.
- Aller à ton école irait plus vite dans cette limousine, non!?

Vous n’auriez pas su, à cet instant, définir avec précision l’incertitude du gamin mais n’auriez pu non plus la remettre en question.

Qu’il ne suffise à l’homme d’ouvrir une portière en annonçant « Montez jeune prince! » pour voir l’enfant, hésitant, s’engouffrer la tête basse dans l’habitacle aux vitres teintées vous aurait rappelé que la naïveté des enfants n’a d’égal que leur confiance.


Intrigué, vous auriez peut-être suivi le véhicule. Votre voyeurisme prudent aurait alors été récompensé par une scène encore plus troublante et grave que la précédente.

Vous auriez vu, cinq arrêts plus loin au coin d’un boulevard achalandé, la vitre du passager arrière s’ouvrir et l’enfant crier en direction d’une dame à la chevelure rousse:

- Maman! Mamaaan!

Apercevoir ses mains tendues hors de la fenêtre entrouverte vous aurait d’autant plus alerté que de constater l’accélération rapide du véhicule pour se faufiler dans une ruelle. Vous auriez entendu les appels du gamin devenir davantage des cris que des mots. Vous auriez vu la fenêtre monter au même instant que la limousine virer au bout de la ruelle.

Vous auriez compté quatre personnes sortir en trois secondes leur cellulaire pour appeler la police et vous en auriez été soulagé. Vous auriez jubilé de voir les policiers intercepter enfin, gyrophares allumés, la limousine dans le stationnement d’une pharmacie quelques mètres plus loin.

- Montrez vos mains! Sortez du véhicule lentement!

Puis, vous n’auriez pas manqué de ressentir de la culpabilité -mais l’auriez nié avec vigueur, preuve de vos préjugés- en assistant à l’interception:

- Y a-t-il un enfant avec vous?
- Oui.
- On nous a signalé un véhicule correspondant au vôtre emmener un enfant qui criait vers sa mère, monsieur.
- Oui, c’est mon fils.
- Permis de conduire s’il vous plait.
- Je le conduis à l’école.
- En limousine?
- C’est mon métier. C’est le seul véhicule qu’il me reste, j’ai dû vendre l’autre. Manque d’argent.
- Mon garçon, est-ce que cet homme est ton papa?
- …Maman, j’ai vu maman là-bas!!! Elle est là-bas!
- S’il vous plait, laissez-le tranquille
- Jeune homme, j’ai besoin de savoir si ce monsieur est ton père.
- …mais elle était là, c’était elle, je l’ai vu! Je veux y retourner!!
- Regardez ici, j’ai sa carte d’assurance-maladie, c’est mon fils et laissez-le tranquille, il n’a pas besoin de ça.
- Monsieur, gardez vos mains en vue et taisez-vous. On doit faire des vérifications, on a ici un enfant visiblement en état de choc.
- Il n’a pas besoin de tout ça. Elle est décédée.
- Pardon?
- Il pense la voir partout depuis une semaine. J’ai le certificat avec moi.
- …
- Parfois ses crises durent une demie-heure. Je dois l’éloigner, ça… il s’apaise plus vite s’il n’est pas distrait par ce qu’il croit voir.
- Mes condoléances monsieur, c’est en effet en ordre. Pourquoi ne pas prendre quelques jours de repos?
- Les factures ne se reposent pas. On fait de son mieux avec les obligations qu’on a.
- Et pour le petit? Ne devrait-il pas prendre du recul?
- La vie ne recule pas, elle.
- Les enfants ont des besoins différents.

Les deux secondes de silence qui suivirent vous auraient suffi, même à vous, pour percevoir les intentions louables de l’agent. Cependant, le regard neutre mais soutenu du père vous aurait aussi rappelé que parfois, les pancartes des conseils de ceux qui sont debout dans la lumière ne font que masquer davantage les fenêtres que veulent ouvrir ceux qui vivent dans la noirceur.

- Sauf votre respect, suis-je encore interrogé?

Vous auriez pu avoir à cet instant la même sagesse que cet agent et la vitesse d’esprit de réaliser que leur devise est strictement « Protéger et servir » sans spécifier « materner » et encore moins « juger ».

- …non. Tout est en règle.
- Merci monsieur l’agent.
- …bonne chance avec le petit. Soyez prudents.

De retour dans le désolant prestige de la limousine, vous auriez eu beau tendre l’oreille mais vous n’auriez pas sû lesquels, des pleurs exténués de l’enfant ou des « ça va aller, maintenant » du père, étaient les murmures les plus faibles.

Vous auriez vous aussi ensuite gardé le silence pour le reste du trajet, muselé par ces hasards qui font échouer les vies heureuses.

À son école, vous auriez vu l’instant tant planifié par le père, la limousine se garer devant le débarcadère. Vous auriez vu les autres enfants s’approcher de la clôture, curieux. Le père, sortir pour ouvrir la portière de son fils, puis pour la première fois de la journée, le garçon lever la tête droite en voyant ses camarades surpris.

Vous auriez même pu entendre, posté tout près de l’homme, son humble soupir d’espérance en voyant la fragilité de son enfant faire tranquillement place à ce timide sentiment qui oscille entre la fierté et la confiance.

Avoir pu ressentir les battements du coeur de l’enfant, vous auriez assurément compris que sans être hautain ni arrogant, il n’éprouvait que la joie sincère d’être unique. Unique et différent. Non pas négativement comme depuis une semaine, d’avoir perdu sa maman -cette différence du pire- mais enfin de vivre la différence du mieux. Une brève éclaircie dans son orage intérieur.

Vous auriez même trouvé touchante la haie d’honneur improvisée par ses amis de classe à son passage, puisque vous n’auriez pas encore ressenti la jalousie latente de l’un d’eux, la violence imprévisible qu’est l’envie d’être autrui pour un seul bonheur apparent, sans égard à l’invisible flagrance de ses malheurs.

Vous auriez d’abord été attendri par ce prosternement au passage du garçon mais auriez ensuite eu le souffle court en voyant son croche-pied mesquin. Vous auriez eu du mal à concevoir qu’un revirement si bienvenu dans cette difficile période de la vie du garçon puisse ainsi être gâché de la sorte par la cruauté des mots de ce vaurien:

- Oh! Désolé, Prince Orphelin…

Vous savez comme moi cependant que la méchanceté des gamins, comme celles des adultes, est parfois aussi gratuite que leur manque d’intelligence. Que dans leur vision sadique de l’équité, celle-ci ne doit jamais se nuancer par quelques heureux retours de balanciers mais par l’acharnement de demeurer tous égaux dans la boue avec eux.

Vous auriez vu alors arriver cette surveillante sinon désabusée, à tout le moins impuissante devant ces irréversibles injustices des cours d’écoles. Une femme qui sait que même en faisant rentrer plus tôt l’un en punition et l’autre en repos à l’infirmerie, c’est toujours odieusement le vilain qui gagne au change de l’irréparable.

Au son de la cloche, qu’on ait permis au garçon de rentrer le premier en classe vous aurait semblé une récompense impolie pour un jeune homme qui, dans un contexte que vous connaissez maintenant, était déjà prisonnier d’une solitude horrible.

Vous auriez entendu peu après les pas vifs et malhabiles d’une fillette courir gauchement dans le corridor pour devancer ses camarades, entrer dans la classe en coup de vent et fixer le garçon un bref instant. Vous auriez peut-être sourit de voir ce visage assez laid, boursouflé d’embonpoint, se pencher vers son sac d’école pour en extraire une feuille rose pliée. Sa démarche incertaine vers le pupitre du garçon pour lui remettre la lettre vous aurait semblé trop précipitée et son sourire mal assuré entre ses dents légèrement tordues.

Avant l’arrivée des autres camarades, vous auriez remarqué le contraste entre l’empressement de la voir retourner à son pupitre et la lenteur pour qu’il déplie le mémo.

En lettres mauves pâles difficilement lisibles sur ce papier rose, vous auriez lu:

- Bon retour tu peut venir me parlé si ça va pas.

Vous leur auriez aisément pardonné de ne pas s’être regardé, ni l’un ni l’autre, sachant qu’ils avaient encore l’âge des émotions que l’on cache et des réactions que l’on apprivoise.

Vous auriez ressenti la honte étrange de la fillette, figée à la fois dans cette confiance fragile d’avoir posé une bonne action mais surtout, par l’incertitude de l’avoir faite au bon moment ou de la bonne manière…

Vous auriez saisi, sur le visage fixe et impassible du garçon, que les grandes joies arrivent parfois à retardement dans la gare des sentiments. Que les lumières les plus fortes savent patienter au bout des tunnels; pour guider les trains tristes, elles ne peuvent qu’éclairer les rails mais n’allument jamais le charbon.

À cet instant, vous comprenez la vraie nature de la captivité émotive du Prince Orphelin. Que cet enlèvement dont il fut victime est en réalité une privation et non un crime.

Il vous suffit d’accepter que l’apparence d’une chose n’est jamais, entièrement, toute chose en elle-même. Que les préjugés sont des raccourcis qui vous écartent du véritable chemin à parcourir et vous rendent toujours, en quelque sorte, captifs d’un enlèvement.

Vous vous demandez en terminant si vous aurez souvent l’opportunité d’avoir une narration aussi outrecuidante pour vous le rappeler.

(Contexte et origine de ce récit expliqué ici)