Recto-verso d’une histoire en lambeaux

L’homme qui ajuste sa lentille
pour capturer l’instant parfait de sa souffrance
était aussi un prédateur, un vautour de plus dans les parages

- quotidien St.Petersburg Times

Je vois mon père en cet enfant qui souffre.
Et le reste du monde est le vautour.

- Megan Carter

Pulitzer 1994 - enfant affamé et vautour

La photographie ci-haut a valu à son auteur le prix Pulitzer de photographie journalistique en 1994. Il s’agit d’une fillette soudanaise affamée, rampant vers un centre de distribution alimentaire de l’ONU, dont un vautour guette les derniers moments.

En soit, la photographie est déjà assez dérangeante, voire choquante. L’histoire derrière l’est encore plus. Puis l’autre histoire derrière la première… encore plus.


Recto

La première version de l’histoire derrière ce cliché pris par Kevin Carter nous présente le photographe ainsi: en voyage au Soudan durant la famine de 1993, il voit un vautour se poser près de cet enfant. Il s’installe pendant plusieurs minutes (une vingtaine même) et attend de voir si le vautour ouvrira ses ailes, pour prendre un cliché plus percutant. En fin du compte, après toutes ces minutes le vautour reste simplement là. Pressé, Carter prend quelques clichés puis chasse l’oiseau.

Personne ne sait ce qui est advenu de la fillette agonisante dans les heures qui suivirent, Carter ayant quitté les lieux juste après avoir pris le cliché.

On se dit tout de suite quel dégueulasse! Notre esprit imagine la fillette, seule, au beau milieu d’un champ poussiéreux, à un kilomètre du centre de distribution alimentaire. Mais voilà, l’histoire ne s’arrête pas là. En fait, c’est que l’histoire n’est pas seulement ça. Et c’est là tout le drame de Carter qui s’est d’ailleurs suicidé 2 mois après avoir reçu son prix.

Pourtant, rien de ce qui est écrit plus haut est faux. Le truc, c’est que ce n’est pas tout…

Verso

Carter était bien en “voyage” au Soudan. Mais ce n’était pas un safari personnel: il était avec l’équipe de l’ONU. Celle-là même qui distribuait des aliments cette journée-là.

Si Carter était “pressé”, ça n’était pas pour aller souper à l’hôtel, mais plutôt parce que l’avion de l’ONU devait repartir 30 minutes après son atterrissage.

Quant à la question qu’on se pose tous: pourquoi n’a-t-il pas amené la fillette au centre de distribution?, deux raisons peuvent servir de réponse. La première est qu’à cette époque du moins, les photojournalistes étaient contraints d’éviter de toucher les victimes de famine, par précaution contre la propagation de maladies. La seconde est que la fillette n’était pas la seule dans cet état-là, dans les parages. On ne voit qu’elle sur la photo; ça n’était cependant pas représentatif des alentours.

Enfin, dernier détail… Selon Joao Silva (membre du Bang-Bang Club avec Carter) les parents de la fillette étaient probablement en train de collecter de la nourriture près de l’avion. En effet, les parents des alentours avaient couru vers l’avion, laissant leurs enfants dans les huttes.

À court terme, il est donc plausible de croire que cette fillette ait survécu, obtenant de la nourriture peu après des mains de ses propres parents. À moyen terme, son sort fut probablement moins heureux.

Mais à ce point-là, ça n’est pas davantage la responsabilité de Carter… que la nôtre. Reste que tout de même grâce (ou à cause) de lui, le témoignage poignant de cet instant précis est parvenu jusqu’à nous. Qu’avons-nous fait de plus que Carter?

Quoiqu’il en soit, Kevin Carter quitta ce monde sinon avant, sinon pas très longtemps après la fillette. Sa lettre de suicide fait allusion, entre autre, aux mémoires causées par cette photographie.

Dommage que -peut-être pour s’en déresponsabiliser- c’est la nouvelle qu’on raconta avec elle qui fut la plus écorchée.

“Avez-vous déchiré l’oreiller avec un couteau?” dit-il.
“Oui, Père.”
“Et quel fut le résultat?”
“Des plumes” dit-elle.
“Des plumes?” répéta-t-il.
“Des plumes; partout mon Père.”
“Maintenant je veux que vous y retourniez et rammassiez toutes les plumes jusqu’à la dernière.”
“Bien,” dit-elle, “cela ne se peut pas. J’ignore où elles sont allées. Le vent les a emportées partout.”
“Et cela…” dit le Père O’Rourke, “est la médisance!”

- Sermon du Père O’Rourke,
film Doubt.

La rumeur ouvre ses ailes…
- Yves Duteil, La rumeur

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