La fin d’une histoire ordinaire

L'automne d'une ville ordinaire

C’est l’histoire d’un mec ordinaire avec une existence ordinaire qui marche dans une ville ordinaire, les deux mains dans ses poches. Le soleil brille, les oiseaux chantent, les feuilles tombent. C’est un automne ordinaire pour un mec ordinaire dans sa ville ordinaire. Puis soudain, sans prévenir, il tombe. Et tout à coup, ça n’a plus rien d’ordinaire: le soleil disparaît, les sons se réduisent à son propre écho et ça sent la merde. Il vient de tomber dans les extraordinaires égoûts de sa ville ordinaire. “Depuis quand il existe des égoûts sous les villes ordinaires? Et depuis quand les gens ordinaires doivent tomber dedans?” Il n’y comprend plus rien. Les questions se bousculent.

Il se relève, trébuche; regarde en haut, à droite, à gauche. Affolé. Il n’y a de lumière, de repère nulle part. Et devant, l’Inconnu avec un grand I. Et cette odeur horrible. D’en haut, il entend quelques-uns de ses anciens amis qui l’appellent de loin, incertains. Mais il a honte. Il sait qu’il pue et qu’il n’aurait pas dû tomber ici. Il leur répond que tout va bien, que c’est OK, que la sortie est juste devant. Sans savoir au juste qui il essaie d’apaiser réellement.

Et devant, il va. Les bras tendus à l’aveuglette, les pieds dans la boue. La sortie ne peut pas être bien loin. Il faut qu’elle soit au prochain tournant. Puis le prochain tournant arrive avec la même noirceur et la même odeur. Dehors, on l’interpelle de moins en moins. Car il répond peu. Plus il en dévoile sur son nouvel environnement, plus on s’aperçoit que quelque chose cloche. Et qu’effectivement, ça pue. On recule un peu en agitant la main, impuissants. Et on va là où ça sent meilleur. C’est logique: c’est ce qu’il ferait aussi, après tout.

Mais il s’impatiente. Les mois passent. Puis les saisons. Quand il croit avoir fait le tour du labyrinthe, quand il croit toucher une échelle sur le mur, il la saisit. Puis l’échelle se casse, il glisse et tombe de nouveau.

Une année passe ainsi. Épuisé, il s’assoit là , par terre, dans la boue et la noirceur.

Soudain une main saisi son collet. C’est une main nouvelle, inattendue. Il la repousse. Las. Honteux. Elle insiste, le ressaisi de plus belle, le tire vers le haut. Il y a bien une sortie, enfin. Il fait clair là -haut. Humblement, il accepte l’aide. Il revoit le soleil briller, entend de nouveau les oiseaux chanter. Il reste encore un peu de l’odeur qui lui colle à la peau, mais c’est tout. Il est sorti? Vraiment? La ville existait toujours au-dessus?

Il court prendre sa douche -enfin- puis fait le bilan. D’autres questions se bousculent. Il refait le chemin dans sa tête. Une certitude lui vient, un désir plus fort que tout: celui de ne plus retomber dans les égoûts. Jamais. Amer, il cherche des causes. C’est de sa vie qu’il est question! Et il est avide de réponses…

Il lui semble, vu enfin de l’extérieur, qu’il aurait pu sortir plus tôt. Il lui semble que ce tournant-ci aurait été plus rapide que celui-là , à ce moment-là . Il est tenté d’en vouloir à certaines personnes restées là -haut qui aurait pu lui indiquer cette sortie-ci, ou ce chemin-là . L’odeur les répugnaient-ils trop? Savaient-ils qu’il rampait juste en-dessous d’eux à ce moment-là ? Il est facile de leur en vouloir. Il s’en veut aussi à lui de ne pas avoir gueulé plus fort, plus tôt, plus longtemps. Il en veut à son orgueil et à celui des autres. Il en veut à la confiance qu’il avait mise dans certaines personnes, et regrette celle qu’il n’avait pas sû placer plus tôt chez certaines autres.

Lorsqu’il dépose le savon, les idées s’évaporent avec les derniers relents. Ça n’est plus le même soleil qui brille, ni les mêmes oiseaux qui chantent. Et c’est peut-être bien mieux comme ça.

C’est l’histoire d’un mec ordinaire avec une existence ordinaire, qui marche dans une ville ordinaire. Sa démarche est restée similaire, à l’exception que désormais il ne garde qu’une seule main dans sa poche.

L’autre, il la laisse tendue vers le bas.

Un homme sensé se rappellera qu’il y a deux sortes de troubles de la vue, dus à deux causes différentes : le passage de la lumière à l’obscurité et le passage de l’obscurité à la lumière. Songeant que ceci vaut également pour l’âme, quand on verra une âme troublée et incapable de discerner quelque chose, on se demandera si venant d’une existence plus lumineuse, elle est aveuglée faute d’habitude, ou si, passant d’une plus grande ignorance à une existence plus lumineuse, elle est éblouie par son trop vif éclat. Dans le premier cas, alors, on se réjouirait de son état et de l’existence qu’elle mène ; dans le second cas on la plaindrait, et si l’on voulait en rire, la raillerie serait moins ridicule que si elle s’adressait à l’âme qui redescend de la lumière.

- Platon, Allégorie de la caverne

Solaine
30 novembre 2006 20:32

Tu écris fichtrement bien Denis L. Quel beau texte !

Voici mon écho moins bien ficelé:

Des ténèbres à la lumière, de la lumière aux ténèbres, la vue n’est pas bonne. Il y a une accommodation du cristallin de l’oeil de l’âme qui se fait pourtant.

Car c’est une loi de la vie que de passer souvent brusquement de la lumière aux ténèbres et des ténèbres à la lumière.

Faut pas s’en faire, c’est ainsi que l’adulte grandit.

Comme disait Freud: “La marche est une suite de déséquilibres.”

L’équilibre constant ne s’impose que dans un mode statique (qui demeure au même point, qui est sans mouvement.).

Par opposition à dynamique.

En physique: Qui a rapport à l’équilibre des forces.

Ça demande donc beaucoup de forces pour rester juste ordinaire.

Karine
1 décembre 2006 13:45

Ouais, décidément, c’est très joli comme texte, la méthaphore est sublime.

Chapeau.

Karine

Fan
2 décembre 2006 15:05

Je trouve ce texte très joli moi aussi!

Delta
30 août 2007 20:12

Tout le monde à déjà planter avec les deux mains dans les poches…et après on se sent tellement idiot…toutefois, si on avait les mains dans les poches c’est que l’on avait confiance à la vie…la na?veté s’estompe un peu après avoir chuter. Ce qui est sur, c’est que plus jamais on a les deux mains dans les poches quand on se déplace…on peut les garder lorsque l’on s’arrête et que le danger est moindre….et on peut, une fois arrêter, profiter de la vie en toute confiance.

En passant, c’est sur que tu devrais écrire un livre…si tu ne le fais pas, tu vas passer à coté d’un talent que tu n’exploitera pas à fond….

Delta

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