Depuis le battage médiatique de cette adaptation cinématographique, une phrase du livre original m’est revenue en tête. Je me demande pourquoi je n’ai pas sû la placer plus tôt dans un Quatuor de citations…
C’était au reste un de ces hommes qui aiment assister à leur propre vie, considérant comme déplacée toute ambition de la vivre.
- Alessandro Baricco, Soie.
Tiré d’un livre que j’avais lu il y a (déjà ?) 10 ans. Cela m’étonne que je n’ai pas songé plus tôt à retranscrire ce passage qui m’avait déjà marqué à l’époque.
Être différent, c’est être normal.
La nature, n’en déplaise à M. Darwin, n’évolue pas vers la suprématie des meilleurs (selon quels critères, d’ailleurs?)
La nature puise sa force dans la diversité. Il lui faut des bons, des méchants, des fous, des désespérés, des sportifs, des grabataires, des bossus, des becs-de-lièvre, des gais, des tristes, des intelligents, des imbéciles, des égoïstes, des généreux, des petits, des grands, des noirs, des jaunes, des rouges, des blancs… Il en faut de toutes les religions, de toutes les philosophies, de tous les fanatismes, de toutes les sagesses…
Le seul danger est que l’une de ces espèces soit éliminée par une autre.
On a vu que les champs de maïs artificiellement conçus par les hommes et composés des frères jumeaux du meilleur épi (celui qui a besoin de moins d’eau, celui qui résiste le mieux au gel, celui qui donne les plus beaux grains) mouraient tout d’un coup à la moindre maladie. Alors que les champs de maïs sauvages, composés de plusieurs souches différentes ayant chacune leurs spécificités, leurs faiblesses, leurs anomalies, arrivaient toujours à trouver une parade aux épidémies.
La nature hait l’uniformité et aime la diversité. C’est là peut-être que se reconnaît son génie.
- Bernard Werber, Les Fourmis.
Gamins, on a tous eu du mal à trouver le sommeil, hantés par l’impression de monstres cachés sous le lit ou dans le placard. Personnellement, je me souviens souvent avoir sauté très loin du lit pour aller aux toilettes le soir ou la nuit, question d’être hors de portée des griffes du monstre. Je sautais de la même manière en revenant. C’était toujours pour déjouer la bête hypocrite, qui ne sortait forcément ses paluches qu’à la vu d’un mollet à proximité.
Puis on grandit. Bien sûr, il n’y a plus de monstres sous le lit. Mais notre sommeil reste parfois troublé par d’autres types de monstres, moins palpables, mais tout aussi sordides: une mauvaise journée au bureau, un événement familial envahissant, un stress continu, des pensées qui nous tenaillent…
Je vous offre cette Formule pour le Monstre, afin d’éloigner ces méchants monstres de vos sommeils adultes. Ce serait totalement risible si c’était de moi, mais comme il s’agit du Roi de l’Horreur, je me suis dit que vous l’accepteriez peut-être mieux…
Concentrez-vous sur votre monstre (on en a tous au moins un). Vous le connaissez. Au bout d’un moment, vous finissez toujours par l’entendre grogner dans votre esprit…
Mais pas ce soir.
Monstres, n’entrez pas dans cette chambre!
Vous n’avez rien à faire ici.
Pas de monstres sous le lit de Tad!
C’est bien trop petit là -dessous.
Pas de monstres cachés dans le placard de Tad!
C’est beaucoup trop étroit.
Pas de monstres derrière la fenêtre de Tad!
Il n’y a pas de place pour vous là -bas.
Pas de vampires, de loups-garous ou de bêtes qui mordent.
Vous n’avez rien à faire ici.
Rien n’approchera Tad, ou ne lui fera du mal de toute la nuit.
Vous n’avez rien à faire ici.
- Stephen King, Cujo
Voilà . Dormez bien…
Après le tourbillon comico-tragique de La Vie devant soi et l’introspection morale des Cerfs-volants de Kaboul, je suis présentement en train de lire L’avalée des avalés, de Réjean Ducharme.
Le style est très fort, très imagé mais… très déprimant aussi.
Je vous transmets malgré tout quelques citations de ce livre… mais dites-vous qu’il est un peu difficile de trouver des moments joyeux dans ce livre (j’en suis à la page 55 et il y a toujours un petit nuage gris depuis le début!)
Mais on regrette toujours pour rien, étant donné qu’on ne peut regretter qu’après.
Jolie remarque… mais je pense que lorsqu’on regrette, ça n’est jamais vraiment pour rien!
J’exècre avoir besoin de quelqu’un. Le meilleur moyen de n’avoir besoin de personne, c’est de rayer tout le monde de sa vie.
Cela m’a fait pensé aux jumeaux et à leur méthode d’endurcissement de l’esprit.
Pour ne pas souffrir, il ne faut voir dans ce qu’on regarde que ce qui pourrait nous en affranchir.
Toujours regarder l’envers de la médaille m’apparait aussi dangereux que de ne fixer que l’endroit, pour ma part!
Je suis contre l’amour. Je me révolte contre l’amour, comme ils se révoltent contre la solitude. Aimer veut dire: éprouver du goût et de l’attachement pour une personne ou pour une chose. Aimer veut dire: éprouver. Aimer veut dire: subir. Je ne veux pas éprouver, mais provoquer. Je ne veux pas subir. Je veux frapper. Je ne veux pas souffrir.
Décidément, elle n’est pas très guillerette, cette Bérénice… Pour la guérir, je lui conseillerais un visionnement de Eternal Sunshine of the Spotless Mind… Ou encore, une relecture d’Il n’y a pas d’amour heureux!

J’avais 16 ans. Je venais de changer d’école pour mon Secondaire IV, partant d’une polyvalente mixte à un collège privé pour garçons. Je ne le savais pas encore, mais malgré les préjugés j’allais pourtant y passer les deux meilleures années de mon secondaire. Il y avait des séances de lectures obligatoires une fois aux deux semaines, je crois. Ça faisait déjà changement du publique! La bibliothèque -comme le collège d’ailleurs- était minuscule. Le premier livre que j’y ai pris fut Adagio. Le premier conte, Le Traversier. En voici la fin…
Mon histoire achève. T’es pas fatigué de m’entendre, mon jeune? Tiens, bois ça. Hé, Raoul, emporte donc une autre bouteille. J’achève. Le Pont, c’est lui que tu vois là . C’est lui qui m’a remplacé. Sais-tu comment je l’appelle? Guyane. Parce qu’il a l’air d’une danseuse avec ses arceaux qui se rejoignent, ses lumières, puis ses affiches. Pour une autre raison aussi. Parce qu’il est à tout le monde, pas plus à moi qu’à un autre.
Où est Marie? Morte, des suites de sa baignade. Morte heureuse aussi, en me faisant signe qu’elle m’aimait. Elle voulait pas voir le pont, elle l’a pas vu. Tiens, bois!
Mon chaland? Mort lui aussi, en même temps qu’elle. Je l’ai débité le matin du service. Je l’ai brûlé, planche par planche, excepté une, celle où c’était écrit Marie. Celle-là , je la garde. Tiens, bois. J’ai connu deux femmes, mais j’ai souvenir que d’une… C’était un beau chaland gris.
- Félix Leclerc, recueil Adagio.
L’habitant lit lentement, comme une promenade en caravane dans le désert. Et quand il croise une oasis, il s’arrête, se repose un peu en se disant: “c’est très joli ici“. Ça ressemble à ceci…
Je suis resté un bon moment avec lui en laissant passer le temps, celui qui va lentement et qui n’est pas français. Monsieur Hamil m’avait souvent dit que le temps vient lentement du désert avec ses caravanes de chameaux et qu’il n’était pas pressé car il transportait l’éternité. Mais c’est toujours plus joli quand on le raconte que lorsqu’on le regarde sur le visage d’une vieille personne qui se fait voler chaque jour un peu plus et si vous voulez mon avis, le temps, c’est du côté des voleurs qu’il faut le chercher.
…puis il reprend sa route.
De quel livre il s’agit? Toujours de La vie devant soi.
C’est pas moi qui le dit, c’est le petit Momo -encore une fois- du livre La vie devant soi. Je vous en avais parlé? Ce succulent livre qui, même en étant seulement rendu à la page 90, prendra sa place dans mon top 10 des meilleurs livres si la tendance se maintient.
Mais je tiens pas tellement à être heureux, je préfère encore la vie. Le bonheur, c’est une belle ordure et une peau de vache et il faudrait lui apprendre à vivre. On est pas du même bord, lui et moi, et j’ai rien à en foutre. J’ai encore jamais fait de politique parce que ça profite toujours à quelqu’un, mais le bonheur, il devrait y avoir des lois pour l’empêcher de faire le salaud. Je dis seulement comme je le pense et j’ai peut-être tort, mais c’est pas moi qui irait me piquer pour être heureux. Merde. Je ne vais pas vous parler du bonheur parce que je ne veux pas faire une crise de violence, mais Monsieur Hamil dit que j’ai des dispositions pour l’inexprimable. Il dit que l’inexprimable, c’est là qu’il faut chercher et que c’est là que ça se trouve.
La meilleure façon de se procurer de la merde et c’est ce que le Mahoute faisait, c’est de dire qu’on ne s’est jamais piqué et alors les mecs vous font tout de suite une piquouse gratis, parce que personne veut se sentir seul dans le malheur. Le nombre des mecs qui ont voulu me faire ma première piquouse, c’est pas croyable, mais je ne suis pas là pour aider les autres à vivre, j’ai déjà assez avec Madame Rosa. Le bonheur, je vais pas me lancer là -dedans avant d’avoir tout essayé pour m’en sortir.
Wow. Du grand Momo encore une fois. Ce petit mec a en effet le don pour l’inexprimable.
Je voudrais souhaiter un très joyeux Noà«l aux trois ou quatre lecteurs de ce blogue (qui sait, 2007 amènera peut-être un cinquième lecteur?) ainsi qu’une nouvelle année remplie de tout ce que vous voulez. Prenez du temps pour oublier la poisse du quotidien et faites-vous plaisir! Ouvrez le champagne et la boîte de truffes, chantez fort, chantez faux, et surtout… serrez vos proches et dites que vous les aimez!
Et pour ceux qui restent, une petite attention car je ne vous oublie pas…
- À ton âge, je n’allais pas chez moi pour Noà«l; tu vois, nous nous ressemblons!
Et leurs yeux se rencontrèrent; des yeux tranquilles qu’il avait, le prêtre, de bons yeux qui voulaient dire: “Tu sais, tes guenilles, ta pauvreté, ta solitude, je connais ça par coeur, je me souviens; j’ai souffert et quand je te vois, je recommence. Partageons sans gêne, comme des frères malheureux.”
Et le prêtre s’en alla comme il était venu: tout bas, tel un bon conseil, un frôlement d’aile, une note de harpe, un brise… vous savez ce que je veux dire. Et l’enfant sentait confusément en dedans de lui, bien au fond, où est la souffrance, quelque chose qui s’agitait: c’était l’éclosion de l’homme.
- Félix Leclerc, Adagio
Dans le plus récent quatuor de citations, j’étais seulement à la page 30. Même pas 30 pages plus loin (seulement à la 56) que je reprends le livre La vie devant soi pour faire de l’extrait suivant un billet de l’École des mots.
Le jeune Mohammed -au langage aussi simple que coloré- décrit sa seconde crise de violence. Parfois, ce sont les mots les plus simples et les phrases les plus imagées qui décrivent le mieux les choses. Bernard Pivot peut aller se recoucher.
[…] Ça m’a remué et j’ai été pris de violence, quelque chose de terrible. Ça venait de l’intérieur et c’est là que c’est le plus mauvais. Quand ça vient de l’extérieur à coups de pied au cul, on peut foutre le camp. Mais de l’intérieur, c’est pas possible. Quand ça me saisit, je veux sortir et ne plus revenir du tout et nulle part. C’est comme si j’avais un habitant en moi. Je suis pris de hurlements, je me jette par terre, je me cogne la tête pour sortir, mais c’est pas possible, ça n’a pas de jambes, on n’a jamais de jambes à l’intérieur. Ça me fait du bien d’en parler, tiens, c’est comme si ça sortait un peu. Vous voyez ce que je veux dire?
Exactement, mon petit Momo! Merci pour la confidence.
Une sympathique collègue de travail -ma principale fournisseuse de livres par les temps qui courent- m’a prêté La vie devant soi, de Romain Gary alias Émile Ajar.
Le style est savoureux! À peine rendu à la page 30 et je suis déjà apte à rédiger un Quatuor de citations!
Elle était si triste qu’on ne voyait même pas qu’elle était moche.
Comme ça, elle fait comique! Mais prise sérieusement, cette citation est débordante de vérité… J’ai toujours trouvé en effet que les pleurs sont très désarçonnants, peut-être parce qu’il sont universels et ne peuvent jamais être superficiels. Ça fait ressortir la beauté humaine, la vraie, dans toute son honnêteté et sa faiblesse.
Moi je vous dis que ce salaud-là n’était pas de ce monde, il avait déjà quatre ans et il était encore content.
Quand je disais que la trsitesse était universelle! Il y a en effet quelque chose de dérangeant (et d’extraterrestre) à voir quelqu’un continuellement heureux.
J’ai cessé d’ignorer à l’âge de trois ou quatre ans et parfois ça me manque.
Ce qu’on donnerait cher parfois pour ne plus avoir de conscience!
J’ai jamais compris pourquoi on ne permet pas aux putes cataloguées d’élever leur enfant, les autres ne se gênent pas.
Comme quoi faut pas se fier aux apparences!
—
Qu’à la page 30 je vous dis. Y’en a 274 comme ça! Succulent…
Toujours tiré des Cerfs-volants de Kaboul. Ça a du sens, cet extrait!
- Bien. […] Peu importe ce que prétend le mollah, il n’existe qu’un seul et unique péché: le vol. Tous les autres en sont une variation. Tu me suis?
- Non, Baba jan, répondis-je en souhaitant désespérément qu’il en fût autrement. Je ne voulais pas le décevoir encore.
[…]
- Lorsqu’on tue un homme, on vole une vie. On vole le droit de sa femme à un mari, on prive ses enfants de leur père. Lorsqu’on raconte un mensonge, on dépossède quelqu’un de son droit à la vérité. Lorsqu’on triche, on dérobe le droit d’un autre à l’équité. Tu comprends? […] Aucun acte n’est plus vil que celui-là , Amir, enchaîna mon père. Un homme qui s’empare de ce qui ne lui appartient pas, que ce soit une vie ou du pain… je lui crache à la figure. Et si jamais je le croise sur ma route, que Dieu vole à son secours. Tu saisis?
Je suis en train de lire depuis quelques semaines cet excellent livre. Je suis seulement rendu un peu plus loin que le milieu du livre, mais il se savoure tout seul. Les phrases sont si bien tournées que même s’il n’y a que très peu d’action (tout se passe dans la tête et les sentiments du personnage), on veut toujours lire une page de plus!
Il y est beaucoup question de courage, d’honneur et d’honnêteté (ou de manque de). Voici un extrait qui décrit bien la fuite intérieure du personnage. Le jeune Amir a été témoin d’une chose terrible arrivée à Hassan, son serviteur tout aussi jeune, mais -sans doute trop honteux pour racheter sa lâcheté- préfère opter pour le déni et provoquer chez Hassan le même dégoût qu’il a de lui-même.
À mon grand désarroi, Hassan s’efforçait continuellement de raviver notre complicité. Je me souviens de sa dernière tentative. J’étais plongé dans une traduction abrégée d’Invanohé lorsqu’il frappa à la porte de ma chambre.
- Qu’y a-t-il?
- Je sors acheter du naan, m’annonça-t-il derrière le battant. Je me disais que… que vous auriez peut-être envie de venir avec moi.
- Je crois que je préfère rester ici pour lire, répliquai-je en me massant les tempes.
Depuis quelque temps, j’avais mal au crâne dès qu’il se trouvait à proximité.
- Il fait beau, observa-t-il.
- J’avais remarqué.
- Ce serait agréable d’aller marcher un peu.
- Vas-y, toi.
- J’aimerais que vous m’accompagniez, insista-t-il.
Il y eu un silence. Quelque chose heurta la porte, son front peut-être.
- Je ne sais pas ce que vous me repprochez, Amir agha. Expliquez-moi. Je ne comprends pas pourquoi on ne joue plus ensemble.
- Je ne te reproche rien, Hassan. Laisse-moi maintenant.
- S’il vous plaît. Je me corrigerai tout de suite.
J’enfouis ma tête entre mes genoux et la serrai comme dans un étau.
- Très bien, alors voilà ce que je veux que tu fasses, déclarai-je, les yeux fermés.
- Demandez-moi n’importe quoi.
- Je veux que tu arrêtes de me harceler! Je veux que tu t’en ailles! crachai-je.
Il eût mieux valu qu’il me rende la monnaie de ma pièce, qu’il enfonce la porte en m’insultant - les choses auraient été plus simples. Mais il n’en fit rien et lorsque je risquai on oeil hors de ma chambre quelques instants plus tard, il était parti. Je retournai m’écrouler sur mon lit, cachai ma tête sous l’oreiller et pleurai.
Ce dernier paragraphe m’a particulièrement touché. Quand on se sent soi-même tellement salaud, on rêve parfois d’une bonne baffe bien placée qui ne vient souvent jamais.
La gentillesse d’autrui est une vertu tellement lourde à porter quand on agit de façon cruelle.